mardi 30 octobre 2012

Amour, drogue et alcool : les relations familiales sont difficiles


Je prends le bus pour Izamal, village situé à une heure et demie de route de Mérida. En quittant la ville, j’espère rencontrer les habitants de la campagne. Depuis le bus, j’observe la route. Nous traversons plusieurs villages dans lesquels j’aperçois de nombreuses maisons traditionnelles, aux toits de chaume recouverts de caoutchouc, pour l’imperméabilité. Par les portes entrouvertes, je reconnais les désormais fameux hamacs. Je suis frappé par la vétusté de certaines habitations. Les jardins et les cours sont aussi des lieux de vie et encombrés du nécessaire pour le quotidien. Depuis le bus, image fugitive d’une femme qui prépare à manger, assise à l’ombre d’un arbre ; du linge sèche au soleil, des animaux errent ça et là.

Izamal est un joli village, organisé autour d’un grand couvent espagnol du XVIème, construit en lieu et place d’un temple maya, et qu’on ne peut louper, tant sa couleur jaune vif tranche sur le bleu du ciel. L’édifice est imposant, sobre dans son architecture extérieure, mais sa décoration intérieure est particulièrement chargée, celle du chœur notamment, à l’image de ce qui se faisait à l’époque.





A quelque distance de ce couvent se dresse encore une pyramide maya, elle aussi impressionnante. Cette juxtaposition du couvent et de la pyramide est très forte dans le paysage et fait tout le charme d’Izamal.

Ici je comprends plus qu’ailleurs l’imbrication des deux cultures maya et espagnole, et ses répercussions sur le Mexique contemporain. Izamal est l’exemple concret du mélange et du métissage des communautés, à l’image de ces deux monuments, qui cohabitent. Lorsque je demande à mes interlocuteurs, ces Mexicains que je ne connaissais pas il y a encore dix jours, s’ils ont des ascendants Mayas, la réponse est systématiquement « oui ». Conchi, Anaii, Fernando, Alejandro, Carolina et Anaii ont tous et toutes, à des degrés divers, un lien avec les Mayas, un grand-père ou une grand-mère qui parle encore la langue, une tante ou une grande sœur qui cuisine encore les plats traditionnels. Bien sûr, les jeunes générations s’inscrivent totalement dans le Mexique d’aujourd’hui, malgré, ma-t-on assuré de tous côtés, une certaine discrimination. Comme me l’avait dit juan de Dios, on cantonne les Mayas dans les petits boulots – travaux manuels, ménage – réservant les emplois stables et mieux rémunérés à la classe sociale plus élevée. Cette discrimination est perceptible dans l’habitat et les conditions de vie des Mayas sont difficiles. Faut-il y voir l’une des raisons du taux de suicide élevé chez les adolescents mayas ?
Je gravis les marches de la pyramide. Un groupe d’adolescents discute à l’ombre des arbres. Je m’approche, me présente, leur explique les raisons de ma présence et le thème de mon travail. Le contact passe facilement, comme avec l’ensemble des Mexicains. Je leur demande s’ils ont une idée des raisons pour lesquelles les adolescents se suicident. La réponse fuse : « Problemas en la casa. » Des problèmes à la maison ? Lesquels ? « Maltratos familiares » Me revient en mémoire la remarque de Conchi qui m’a dit, en évoquant une femme maya battue par son mari : « Les Mayas ne sont pas mieux que les autres. Ils ne sont pas différents. » Ainsi donc, la cellule familiale est violente. Les adolescents confirment, parlent de nombreux problèmes d’alcool à la maison. Je pense au spectacle « Manual de caceria », qui abordait aussi le sujet de l’alcoolisme. Et puis les adolescents enchaînent : « déceptiones amorosas ». On se suicide donc aussi par amour. On me cite le cas d’un jeune homme de 12 ans qui a mis fin à ses jours parce qu’il n’avait pas l’autorisation d’aller au cinéma avec sa petite copine.

Je demande leurs prénoms à ces jeunes-gens et la raison de leur présence ici, sur la pyramide maya, ce qui est tout sauf neutre et anodin. Jose, Adrian, Daniela, Estefany, Marcos et Enrique, me répondent qu’ils sont là « pour l’ambiance ». Le lieu est ombragé, un peu retiré, ils sont tranquilles pour discuter, fumer. « On boit de la bière » me disent-ils. Et les voilà qui exhibent un litre de bière, qui passe de main en main. Quand je leur fais remarquer qu’on vient juste d’évoquer ensemble les problèmes d’alcoolisme à la maison, ils ont un petit sourire.

Ils ont entre 16 et 17 ans, ils sont beaux, rayonnants, et je ne peux m’empêcher de penser à ces corps déformés par l’obésité, que je croise souvent dans les rues de Mérida. Le Mexique est paraît-il le pays où il y a le plus d’obèses, les Mexicains sont réputés pour être les plus gros au monde, avant même les Américains. Autre triste record. Les mots me manquent pour parler à ces adolescents de « reproduction des comportements ». Je rassemble mon vocabulaire espagnol, conscient de l’enjeu et je lance un faiblard « Ne buvez pas trop de bière ». Bof, pas terrible. Et puis j’ai l’impression de leur faire la morale. N’empêche, le contact passe plutôt bien. Je les quitte avec un sentiment mitigé, un peu triste devant tout ce qu’ils ont à affronter, mais confiant quant à leur capacité à relever le défi. Trouveront-ils à leurs côtés des adultes pour leur tendre la main ?

Sur la place principale, quatre jeunes filles pouffent en me voyant passer. Je m’arrête et engage la conversation. Karla, Dulce, Mariela et Jaqueline confirment ce que leurs camarades de la pyramide viennent tout juste de me dire : les adolescents se suicident parce que « les parents ne s’intéressent pas à eux ». Elles ajoutent « les problèmes d’amour », « la drogue » et, encore et toujours « l’alcool ». Les relations parents-enfants semblent difficiles, conflictuelles. Il n’est sans doute pas facile pour les ados de voir leurs parents se démener corps et âme pour survivre.

Dans les rues d’Izamal, je passe devant une dame assise sur le pas de sa porte, en grande discussion avec sa voisine. Je fais demi-tour, me présente et pose mes questions. Les raisons du suicide des adolescents ? « Berrinches » Je ne comprends pas le mot, lui demande de l’écrire dans mon petit carnet. Elle note consciencieusement et là encore, pointe l’alcool, la drogue, les problèmes familiaux auxquels elle ajoute « les problèmes économiques ». Dans l’encadrement de sa porte, j’aperçois un hamac et la télévision allumée. Son fils me fait une démonstration. J’ai l’autorisation pour photographier.


Deux enfants m’interpellent : « Hey, mister… ». Ils ont entre cinq et sept ans et n’ont pas froid aux yeux. Je m’arrête, tente de comprendre ce qu’ils veulent. La plus grande mène la conversation mais je ne comprends rien, ou plutôt ne comprends que trop bien. Je crois qu’elle veut de l’argent. Avec leur accord, je les prends en photo. Ils prennent la pose. Je mets la main à la poche et tends la pièce à la plus grande en lui précisant bien que c’est « pour les deux ».

En partant, j’entends le petit lui dire « Cinco-cinco ».


Dernière rencontre de la journée. A la gare routière, des garçons jouent aux cartes en attendant le bus. Nous lions connaissance. Aux causes des suicides déjà mentionnées par leurs camarades (problemas familiares, falta de comunicacion…), Sergio, Carlos, Eliceo et Emilio ajoutent la dépression et le « bullying », c'est-à-dire le harcèlement, la violence psychologique exercée par le groupe ou une partie du groupe à l’encontre d’un ou d’une adolescente.

Nous prenons le même bus. A leur descente, au village voisin, ils m’adressent un petit signe. Je note que l’un d’eux tient son ordinateur portable à la main.

La journée a été riche de rencontres. Jose, Adrian, Daniela, Estefany, Marcos, Enrique, Karla, Dulce, Mariela, Jaqueline, Sergio, Carlos, Eliceo et Emilio m’ont tous accordé un peu de leur temps. Est-ce la concentration pour comprendre mon espagnol hésitant ou la gravité du sujet qui rendait leurs regards si acérés ?


dimanche 28 octobre 2012

Une histoire de hamac…


Branle-bas de combat. Conchi et ses amis viennent me chercher ce soir (il est 23h30…) pour aller à la mer. - A la mer ? Maintenant ? Euh… oui…
Fernando, Alejandro, Esperanza et moi roulons donc vers la mer, qui se trouve à une cinquantaine de kilomètres de Mérida. Conchi nous rejoint dans une autre voiture avec Anaii, Carolina et… Anaii.

Minuit, les pieds dans l’eau à Puerto Progreso, golfe du Mexique. Une première ! L’eau est évidemment délicieusement bonne. Un petit saut dans la ville voisine pour acheter à manger (il est une heure du matin, c’est le week-end et les Mexicains dînent tard !) puis retour dans cette petite maison pour le dodo. 





















Elle est mignonne cette maison, toute simple, une salle à manger, un coin cuisine, deux chambres. Peu de meubles, juste l’essentiel. Pas de lit. 
Pas de lit ? Comment va-t-on dormir ? J’espère qu’on ne va pas dormir par terre !
- Par terre, non, mais dans un hamac, dit Alejandro.

Un hamac ? Aïe aïe aïe aïe aïe, je crains le pire…
Un hamac, évidemment je connais, pour la sieste, oui. Mais un hamac, toute la nuit…
Devant mes réticences, Conchi et Alejandro se lancent dans une démonstration. Les voici qui fixent les hamacs à des crochets prévus à cet effet dans les murs (c’est donc vrai, qu’ils dorment dans des hamacs, les Mexicains) puis se jettent littéralement dedans, se balancent et virevoltent en riant à gorge déployée. De les regarder, j’ai déjà mal au cœur, mal au dos, mal partout…
Je ne vous raconte pas la nuit…
Je défie quiconque rigole, là-bas, de l’autre côté de l’Atlantique de fermer l’œil, allongé dans un hamac, par une nuit de pleine lune, avec au-dessus de la tête un ventilateur qui tourne à fond les manettes et qui fait clac clac clac clac clac clac, alors que la lumière extérieure est restée allumée et qu’elle éclaire la chambre, qui n’a pas de rideaux, comme en plein jour.
Le moindre mouvement dans un hamac et vous êtes sur une coquille de noix en pleine tempête ou dans un manège à sensations, la chenille ou les montagnes russes… Dans un hamac, il y a toujours une partie du corps qui est mal placée et quand vous pensez avoir trouvé la bonne position, voilà que surgit un moustique, que vous chassez d’un grand geste de la main et… bon, question bonne position, tout est à recommencer !

Trêve de plaisanterie, j’ai dormi, un peu, et le lendemain…


Ce sable fin, ces palmiers, cette eau chaude, cette lumière… ça valait bien une nuit blanche… ou presque !

Et de retour à Mérida, le « Pollo pibil » cuisiné par Lulli… hummmmmmm…


samedi 27 octobre 2012

Uxmal, un impressionnant mélange entre profane et sacré :


Réveil à l’aube. Je marche dans les rues de Mérida endormie. 
Je prends le bus de six heures du matin pour Uxmal, ancienne cité Maya. Voyagent avec moi des travailleurs mexicains et quelques rares touristes. Il est trop tôt pour les autres touristes. Tant mieux. J’ai choisi cette heure matinale pour cette tranquillité là et pour faciliter le contact avec le lieu. Je veux découvrir dans le calme ma première ville maya. 

A l’arrivée sur le site, ce qui me frappe ce sont les chants d’oiseaux. Des chants inconnus, profondément beaux, que la forêt tropicale qui m’entoure fait résonner en écho. 
Tiens, c’est vrai, je suis en pleine forêt. Ca aussi, ça me frappe, je ne m’y attendais pas. Uxmal n’est pas si loin de Mérida, une heure et demie de bus, en comptant les arrêts… et pourtant déjà nous sommes en pleine forêt. Les oiseaux volent d’arbre en arbre, sans se montrer. Ils tournent autour de moi. Parfois je vois passer un éclair de couleur jaune, rouge, bleu… C’est magnifique. Je n’arrive pas à les prendre en photo, ils se jouent de moi.
Entrée sur le site. Nous sommes une petite dizaine de visiteurs. Je gravis quelques marches et tout à coup surgit la pyramide du devin, la porte d’entrée de la ville, époustouflante de hauteur et par sa forme ovale, unique dans le monde maya me dit le petit guide que j’ai acheté. Elle est imposante et cache tout le reste de la ville. 


Il faut tourner autour de cette pyramide pour découvrir une première cour, puis une seconde, gigantesque. Je suis sous le choc. Et totalement séduit par ces monuments, par leur conservation, leurs dimensions, la délicatesse des sculptures. Les murs sont de toute beauté et la lumière du soleil matinal fait ressortir leur décoration sophistiquée. 

On ne sait rien de la fonction et de l’usage de ces monuments. Lorsque les Espagnols sont arrivés, les villes mayas avaient déjà été abandonnées par leurs habitants. Les archéologues ont bien quelques idées et attribuent à ce quadrilatère des nonnes, comme l’ont appelé les Espagnols, une fonction à la fois civique et religieuse.

 Je poursuis mon chemin, dérange quelques iguanes qui paressent au soleil (décidément je suis vraiment sous les tropiques !) et gagne le palais du gouverneur, magnifique. 



Je monte les marches, me retourne vers l’esplanade pour juger de l’effet. Cette civilisation avait le sens du pouvoir, de la domination, du spectacle. J’imagine le côté grandiose des cérémonies dans un tel décor. Sans compter les costumes et les coiffes en plumes d’oiseaux, tout cela devait être vraiment impressionnant. 




La pyramide principale jouxte le palais. Je gravis ses marches et, à son sommet, j’admire encore une fois la délicatesse des décorations. 


Je me retourne à nouveau et contemple l’ensemble du site. Implantée en pleine forêt, cette ville a un côté magique. D’ici j’aperçois la pyramide du devin, le quadrilatère des nonnes, le palais du gouverneur. Quel site exceptionnel ! Et quel silence ! Exceptés quelques chants d’oiseaux, tout est silence, tout est vide, mort. La beauté de ce site est une beauté morte.


Conchi m’a dit : "Les gens croient que les Mayas sont à Uxmal, à Chichen Itza, à Palenque, mais il n’y a plus rien dans ces sites-là. Tout est mort. Il y a plus de Mayas à Mérida qu’à Uxmal." Je comprends ce qu’elle veut dire. Uxmal est prodigieusement beau, mais Uxmal est vide. Je continue ma visite par le très beau pigeonnier, ainsi appelé par les Espagnols, mais qui était en fait un palais ; puis par le quadrilatère du cimetière, avec ses têtes de mort gravées sur la pierre. Enfin, je termine par le jeu de pelote, jeu caractéristique des populations mésoaméricaines. Deux joueurs s’affrontaient et devaient envoyer une balle en caoutchouc dans un cercle fixé au mur. L’enjeu était important puisque tout cela se terminait par la mort d’un des joueurs, le vaincu… ou le vainqueur ( !) . "On ne sait pas précise le guide, on sait seulement que le jeu se terminait par la mort."
La mort, encore et toujours. La mort qui effraie en même temps qu’elle exerce un pouvoir de fascination.


Les Mayas semblent avoir placé la mort au-dessus de tout. Sans doute leur civilisation avait un caractère violent, que je retrouve dans le Mexique d’aujourd’hui. Mais je vois aussi, ancré dans ce territoire et chez cette population, le sens du sacré, de la vie, de la fête. 

Ce mélange des genres, profane-sacré, vie-mort, c’est peut-être une façon de vivre "plus haut". 
Arriba !

vendredi 26 octobre 2012

Honorer ses morts pour goûter au bonheur d'être vivant...



Des croix, des fleurs, des fruits, des bougies, de l’encens et des têtes de morts.
Où suis-je ? Au Mexique, pardi !

La foule qui se presse autour de moi remonte lentement cette rue des quartiers sud de Mérida. La fête des morts commence ce soir et va se dérouler en plusieurs étapes pendant quelques jours. 




Conchi, Anaii et Espéranza m’accompagnent à l’Ermita Santa Isabel où se regroupe une bonne partie de la ville. Il est dix-huit heures et une dame vêtue du costume traditionnel yucathèque me tend un prospectus sur lequel je lis "Paseo de las animas". Une procession va avoir lieu dans cette rue. 


Déjà je n’en crois pas mes yeux : les gens sont sur leur trente et un, beaucoup portent le costume traditionnel, une robe blanche rehaussée de fleurs multicolores pour les femmes et la chemise blanche et le chapeau blanc pour les hommes. Les enfants ne sont pas en reste et eux aussi portent la tenue. Le tout est très élégant et donne à cette foule beaucoup d’allure.


Mon regard est attiré par plusieurs autels, couverts d’offrandes, au centre desquels trône la croix catholique. J’aperçois des enfants qu’on fait prier devant un de ces autels et qu’on prend en photo. Ma première réaction est mitigée, je goûte peu cette ferveur religieuse. Mes réserves vont tomber d’un coup lorsque je vais comprendre la portée de l’évènement. 



Chacune des familles du quartier a installé un autel devant sa porte pour honorer ses morts. A côté de la croix, sont exposées les photos des disparus. Et autour de ces photos, c’est une profusion d’offrandes de toutes sortes : des fruits, des fleurs, des plats traditionnels, des boissons, des bougies, de l’encens... 

Il s’agit d’offrir au mort tout ce dont il peut avoir besoin dans l’au-delà. Cette façon d’honorer ses morts en exposant sur le pas de sa porte l’histoire de la famille et la relation qu’on avait avec les défunts est vraiment bouleversante. 


Par ailleurs, c’est aussi l’occasion pour chacune des familles de se réunir autour de l’autel, de poser pour les photographes. Je passe devant des familles qui semblent réunies au complet. Aucune tristesse dans les regards. Ce que je sens, c’est le bonheur des gens d’être là, vivants, et une certaine fierté, aussi, d’être ensemble, d’être unis, vieux et jeunes mélangés. Ce mélange des générations est très impressionnant et donne à cette fête son caractère populaire. Enfin, ce qui me séduit par-dessus tout, c’est qu’en se présentant ainsi dans la rue, dans l’espace public, chaque famille fait acte de vie et cette fête réussit le tour de force d’honorer les morts mais également, et peut-être plus encore, les vivants.

Tout à coup, voici que s’avance une mariée à tête de mort. Cette jeune fille, sur le visage de laquelle on a peint une tête de mort, est une "novia", une fiancée. 
L’image est saisissante. Et comme si cette novia avait donné le signal, les fantômes et les squelettes apparaissent de tous côtés. Ce sont, pour la plupart, des enfants et des adolescents, parfois de jeunes adultes. Les maquillages sont parfaits, réalisés avec beaucoup de soin. On devine le plaisir que prennent les jeunes à se grimer, à se costumer, et eux aussi sont très fiers de poser pour les photographes. Il y a de plus en plus de monde, l’ambiance est bon enfant, on joue de la musique, on vend et on achète de quoi se restaurer, avant de partager le pain et les offrandes en famille et avec les étrangers de passage.

La nuit tombe, les bougies s’allument une à une et l’atmosphère devient vraiment étrange. Je n’ai jamais vu ça. L’encens fait tourner les têtes et, avec tous ces morts qui m’entourent, je finis par me demander où je suis.
Les enfants s’amusent, courent dans les rues. On joue de la musique, ça parle fort, on mélange allègrement les vivants et les morts, le sacré et le profane, et la procession des âmes remonte lentement la rue. C’est magnifique. Ces ombres blanches, ces âmes qui s’avancent, ces têtes de morts, la lueur des bougies...

Je me souviendrai longtemps de ce "Paseo de las animas". La procession des âmes…

jeudi 25 octobre 2012

Au coeur du Mexique populaire...



Flânerie dans les rues de Mérida, au hasard des rencontres... Mon but est de laisser de côté les monuments de la ville coloniale pour me rendre dans les rues populaires et y sentir battre le pouls de la ville. Je veux notamment découvrir le marché, el mercado. 

Départ depuis le Zocalo, la place centrale. Visite rapide de la cathédrale. Deux statues retiennent mon attention, la magnifique Dolorosa, si réaliste, et le San Charbel Makhlouf, dont les bras sont recouverts de rubans multicolores. Je m’approche et constate que ce sont des prières d’intercession. Je lis, retiens celle-ci : « San Charbel, te pido que ayudes a mi hijo Saïd-Emmanuel, para que pueda comer… » le reste se perd dans les plis du ruban. (« Saint Charbel, je demande ton aide pour mon fils Saïd-Emmanuel, pour qu’il puisse manger. ») 

 


Tout le Mexique est là, dans ces deux statues. Le noir et la couleur. La dévotion d’un peuple démonstratif dans ses croyances religieuses et le profane qui côtoie le sacré, lui redonne des couleurs, ici dans l’amoncellement des rubans colorés.

Sur le parvis du Palais de l’Indépendance, je rencontre Ernesto, Mexicain volubile qui se propose de faire un bout de chemin avec moi et qui est heureux de m’entendre parler espagnol : « Hablar español es mejor para ti y para mi » me dit-il (« parler espagnol, c’est mieux pour toi et moi. »).

Il veut savoir qui je suis, d’où je viens, pourquoi je suis là. Nous bavardons un bon moment, puis je lui propose de le prendre en photo. Il est surpris, ne comprend pas. Il insiste pour me prendre en photo devant les monuments et je lui répète que c’est lui que je veux prendre en photo. Finalement il se laisse faire, découvre la photo en disant « Ah que je suis gros ». Et au moment où nous nous séparons, il a cette dernière phrase : « N’achète pas dans les magasins pour touristes, achète chez les Mayas, ils en ont besoin. »


Une dizaine de minutes de marche depuis le Zocalo, et c’est déjà une autre ville, grouillante d’une population laborieuse. Les commerces sont nombreux, on vend et on achète de tout, peu d’enseignes internationales, ici dominent les petits magasins, les échoppes et les vendeurs des rues. Me voici dans le dédale des ruelles qui annoncent le marché. Je tombe d’emblée dans le quartier de la viande, dont le moins qu’on puisse dire est qu’il met les sens en émoi.


Je me retrouve dans les légumes, rigole avec deux vendeuses qui font des mines lorsque je leur propose de les photographier, croise un couple et sa petite fille qui viennent se restaurer. Alejandro me présente sa femme Magali et leur fille Priana. Je les prends en photo puis poursuis mon chemin. 

Je tombe sur Roberto, qui me fait essayer ses chapeaux. « Francia ? Charles de Gaulle ! » dit Roberto qui met un point d’honneur à me citer tout ce qu’il sait de la France. « La République française ! » dit-il en Français, de façon admirative. « Combien de Républiques en France ? » me demande-t-il. « Trois ou quatre ? » Questions saugrenues dans ce lieu, mais qui réconfortent quant à la circulation et au partage des idées démocratiques. Je lui réponds que nous en sommes à la cinquième. Je fais le geste de la main, qu’il reproduit de son côté. Lorsqu’enfin vient le moment de la photo, le voilà qui prend la pose, en fait des tonnes, essaie plusieurs chapeaux, s’amuse à l’évidence. J’ai l’impression d’être le vendeur et lui le client. Pour un peu je le foutrais à la porte de mon échoppe. Il me tape sur l’épaule, m’appelle Luc, nous sommes les meilleurs amis du monde. Je ne suis pas dupe, et je mets sa sympathie sur le compte de la tactique pour me vendre un chapeau, mais même pas. Quand je lui dis que je ne veux rien, il laisse tomber sans insister et on dirait même qu’il s’en fout. Il dit « Reviens quand tu veux, on va parler de la France. »


Je suis séduit par l’accueil des Mexicains, par leur simplicité et leur générosité.
Sur le chemin du retour, coup d’œil sur l’entrée de la Casa de Montejo, vieille maison espagnole du XVIème et dont le portique chargé présente une sculpture emblématique de cette époque. Un conquistador domine de sa superbe un personnage velu à gourdin qui semble être une représentation d’un Maya. Je suis stupéfait. Pour asseoir leur pouvoir, les espagnols ont présenté les Mayas comme un peuple inférieur, sans culture ni connaissance des arts. De quoi batailler avec la douleur pendant des siècles.
Et pourquoi pas la noyer dans l’alcool ?
Dans la rubrique « au Mexique aussi », je tombe soudain sur la permanence des Alcooliques anonymes.
La boucle est bouclée : de La Dolorosa de la Cathédrale à la permanence des Alcooliques Anonymes… une journée de flânerie dans les rues de Mérida.

mercredi 24 octobre 2012

Où je prends une claque...

Journée capitale pour moi. Je me prends une claque. Ou plutôt un aller-retour, sous la forme d’un spectacle traitant du suicide des adolescents, suivi d’un documentaire sur le même sujet à l’université d’anthropologie de Mérida. 

Je ne savais pas ce qui m’attendait ce matin lorsque Conchi m’a emmené en voiture. Je savais bien qu’on allait au théâtre mais j’étais loin de m’imaginer que toute la journée serait en phase avec le thème de mon voyage. Mon intérêt pour la relation des Mexicains à la mort semble correspondre aux préoccupations actuelles des Yucathèques, en tout cas pour ce qui concerne le suicide des jeunes. C’est étonnant comme les thèmes circulent, se croisent, entrent en résonance.


Une présentation du spectacle
Le Tio vivo Teatro est un joli théâtre rouge, situé dans les quartiers périphériques de la ville. Des adolescents attendent devant le théâtre le début de la représentation. La compagnie « Murmurante Teatro » joue Manual de caceria, une pièce de Noé Morales. 

Petite jauge, petite scène et très belle scénographie : une boîte blanche avec un faux plafond et quelques éléments de décor, une table, au lointain un aquarium, en avant-scène des petits cartons contenant divers objets, un lecteur de cassettes, et c’est tout. 

C’est particulièrement sobre, les objets se détachent sur le blanc des murs et du plafond, le tout est très élégant. Le directeur de la compagnie et metteur en scène de la pièce, Juan de Dios Rath, accueille le public et le spectacle commence. Une jeune femme nous adresse la parole puis la lumière se resserre très vite sur son corps, sur son visage et sur sa main puis elle disparaît, comme mangée par le noir, tandis que sa silhouette reste gravée un certain temps sur nos rétines, quelques secondes d’émotion pure. Une seconde jeune femme monte sur le plateau, s’empare d’une cassette audio, l’insère dans le lecteur, une musique monte dans le silence et la jeune femme nous raconte son histoire. 

Je ne saisis pas tout, mais les acteurs sont excellents et je comprends le caractère tragique de l’histoire qu’on me raconte. Cette jeune fille va mourir. Soudain, elle interrompt la musique, sort la cassette du lecteur, dévide violemment la bande, qui devient fil rompu entre ses doigts. Puis la voilà qui monte sur un petit escabeau, soulève une des plaques du faux-plafond et fait descendre une corde nouée à laquelle elle accroche la bande de la cassette et deux bouteilles de bière vides. L’image est saisissante, glaçante. C’est un corps qui se balance lentement devant nous. Juan de dios Rath monte à son tour sur le plateau, s’empare lui aussi d’une cassette, qu’il insère dans le lecteur. Une autre histoire commence. Dès lors je comprends le procédé et la dramaturgie du spectacle. Chacune de ces cassettes audio est une vie, dont on perçoit quelques bribes, avant que le personnage ne coupe le fil, au sens premier du terme, en dévidant puis arrachant violemment la bande. L’image sera encore plus claire, lorsque l’une des comédiennes, Ariadna Medina, jettera ces cassettes sur le sol en les piétinant. Régulièrement, au cours du spectacle, des phrases projetées sur le mur nous replacent dans le contexte :
- 55% de los adoloscentes mexicanos son pobres (« 55% des adolescents mexicains sont pauvres »)
- Se puede vivir fragmentado ? (« Est-ce qu’on peut vivre fragmenté ? »)  
- Aqui la gente se lo bebe todo (« Ici les gens boivent de tout »)

Et les informations s’enchaînent, plus terribles les unes que les autres : c’est au Mexique, où l’on recense 15 millions d’armes illégales, que l’on compte le plus grand nombre de violences envers les mineurs, le plus grand nombre d’intoxications par l’alcool. Quant à la région du Yucatan, elle a le triste record du taux de suicide le plus élevé dans le pays pour les 15-25 ans.

Une véritable scène de crime
Le spectacle, qui se base sur des faits réels, dénonce cet état de fait. Cela pourrait être didactique mais il n’en est rien. Le savoir-faire de l’équipe et de son metteur en scène, Juan de Dios Rath, qui place l’artistique avant tout, nous emmène sur le chemin de l’émotion. La dernière image du spectacle est terrifiante : les comédiens placent des numéros devant les différents objets qui symbolisent autant de vies disparues, comme sur une scène de crime. Et c’est bien ce dont il s’agit.

Je sors groggy de ce spectacle. J’ai adoré les comédiens, la mise en scène, la scénographie. Les adolescents présents prendront peu la parole au cours du débat qui suit. Mais comment s’exprimer dans la foulée d’un spectacle bouleversant sur un brûlant sujet d’actualité qui nous concerne tous, les jeunes comme les moins jeunes : quel avenir pour la jeunesse ?


Juan et Ariadna
J’ai la chance de faire la connaissance de l’équipe et Juan nous propose d’enchaîner avec le documentaire sur le sujet à l’Université d’anthropologie de Mérida. Je fais le voyage dans sa voiture et la conversation, passionnante, tourne autour du spectacle et de la situation actuelle au Yucatan, et plus généralement au Mexique. Où j’apprends qu’un programme de prévention du suicide a été mis en place au Yucatan devant la gravité de la situation. En effet, la société yucathèque est mobilisée devant la progression du nombre de suicides chez les jeunes, et notamment chez les jeunes descendants des Mayas. La situation sociale des Mayas est difficile, me dit Juan. Ils sont relégués dans les emplois peu rémunérateurs, leurs conditions de vie sont très dures. Le jeune qui se suicide ne veut pas mourir, il ne veut plus souffrir. Cela me semble évident. Juan poursuit : la violence qui s’exerce à l’égard des jeunes est multiple, elle est sociale, familiale, politique. Beaucoup de jeunes filles sont victimes de viols, parfois au sein même de la famille. Juan insiste sur le fait que ces suicides n’ont rien à voir avec un problème de santé mentale et que la réponse de la société se doit d’être pertinente.

Avec Juan



A l’Université d’Anthropologie de Mérida, un groupe d’étudiants a tourné un documentaire sur la question. Le film qui est projeté est d’une belle sensibilité et met en images l’histoire vraie d’une femme abandonnée par ses parents ayant fait dans sa jeunesse plusieurs tentatives de suicide. L’histoire se termine bien car cette femme est présente et tient à témoigner de son parcours et de la résilience qui a été la sienne. Son punch et sa joie de vivre (eh oui… !) conquièrent la salle, qui lui rend hommage dans une salve d’applaudissements.

Je déjeune avec Juan dans un restaurant du centre de Mérida. Nous découvrons que nous avons joué tous les deux Astrov, dans Oncle Vania, de Tchékov. Quand le théâtre rapproche les gens, par-delà les mers et la (petite) barrière de la langue...

Je fais des progrès d’ailleurs, je tiens les conversations et je fais de moins en moins d’erreurs de compréhension, comme ce quiproquo qui aurait pu mal tourner à l’aéroport de Mexico lors du départ pour Mérida. J’ai répondu OUI à la question de l’employée de l’aéroport qui me demandait si je transportais des produits dangereux. Elle a éclaté de rire. Je ne dois pas être très crédible en terroriste…